Faire institution : attention, être humain !

L’intention du présent article est de proposer une approche personnelle (donc limitée et modeste) de la notion et des réalités sociales de l’institution.

Le travail que j’exerce m’a conduit à la rencontre avec cette notion. Ce mot revêt aujourd’hui de mon point de vue une importance que je dirais capitale, si jamais on me demandait de quelle sorte importance il s’agit.

Capitale parce que les enjeux contemporains autour de la vie démocratique ne peuvent à mon sens trouver de dépassement ou une quelconque forme d’initiation de début de résolution sans qu’on s’attache à non seulement comprendre et conceptualiser l’institution, les institutions, mais aussi à les éprouver, les vivre, les construire et par-dessus tout les inventer.

Je reconnais volontiers que dans le monde social des personnes peuvent tout à fait bien éprouver, vivre, construire et inventer des institutions sans en avoir conceptualisé ou compris la notion.

Cependant, afin d’éviter à la fois l’anti-intellectualisme et l’erreur intellectualiste, je prends comme postulat que conceptualiser et comprendre collectivement l’institution est une condition nécessaire mais pas suffisante pour être dans un mouvement de dépassement de l’enjeu de toute action d’un collectif d’humains qui se veut pérenne, soit : éviter que l’institution ne devienne un lieu de souffrance pour les humains qu’y s’emploient à la faire vivre et les humains qui entretiennent des liens avec elle.

Cet enjeu fondamental au regard d’un désir de vie collective régie par la justice, la démocratie et la garantie d’une place digne pour chacun (quel que soit son degré d’employabilité, quelle que soit sa conformation psychique et physique) se décline en plusieurs autres enjeux qui sont tous liés les uns aux autres par des chaînes de causalité multiples et croisés :

  • neutraliser les effets de domination propres à la concentration du savoir et de l’information ;
  • désamorcer le processus de naturalisation de l’institution, c’est à dire de sa transformation en chose ou monument ;
  • maintenir le savoir selon lequel les institutions meurent aussi, qu’elles ne sont pas immortelles ;
  • empêcher l’oubli des origines ;
  • prévenir la confiscation des postes de travail par un groupe fermé, quelle que soit sa nature ;
  • travailler à l’autonomie de l’institution par rapport aux pouvoirs extérieurs (financier, politique, etc.)

Je pense donc que pour collectivement prendre au sérieux ces enjeux il faut (tout aussi) collectivement travailler la notion d’institution, au travers de son histoire en tant que notion et en tant que réalité socio-historique chez les humains. A mon sens, c’est l’entrée anthropologique qui est la plus à même de fonder des connaissances pratiques et solides pour que ces dernières puissent être réinvesties dans les collectifs institutionnels.

Après cette courte introduction, voilà le moment de vous proposer une approche de l’institution. Je vais le faire un m’appuyant sur un article de Jacques Pain, « l’institution comme système ».

Je ne prétend (ni ne souhaite d’ailleurs) proposer une approche complète, totale ou totalisante : seulement quelques bribes, quelques morceaux, quelques perles que chacun pourra utiliser pour son propre bricolage en tant qu’individu seul ou dans un collectif. J’aime par dessus tout l’idée de bricolage, directement liée à cette belle idée de « boîte à outil », parce que ça lie intimement l’outil à son utilisateur, il faut « faire l’outil à sa main », c’est à dire aussi à ses besoins spécifiques, aux problèmes qu’on rencontre, les faire à sa main pour qu’ils soient opérants dans les situations problématiques. Il ne s’agit donc pas ici de penser la pensée et de la forger comme un outil qui ne répondrait à rien d’autre qu’à la logique de fabriquer un bel outil, non : prenez ou ne prenez pas, transformez, déviez, composez, mais bricolez-vous vos propres outils.

« l’institution est ce fondement de la vie quotidienne qui autorise la vie sociale et les échanges sociaux. Elle occupe un espace-temps psychique au cœur même des interactions humaines. Instance et structure de régulation des rapports sociaux, l’institutionnel est en quelque sorte une matrice symbolique générique qui articule des paradigmes plus ou moins complexes, mais fait appel aux mêmes outils et signifiants. » p 76

Je commence par cet extrait car le lien entre l’institution comme espace-temps et la structuration psychique humaine me semble tout à fait primordiale à saisir. Jacques Pain poursuit :

« Tout s’organise autour des possibilités de la rencontre, de la rencontre humaine. C’est en cela qu’essentiellement l’institution est à faire avec l’autre, qu’elle cadre les objets du sujet, et qu’au-delà des arrangements du quotidien, elle est un métacadre symbolique et cognitif, une réalité psychique et endopsychique de l’individu. Quatre L y suffisent, y sont nécessaires : des lieux, des limites, des lois, c’est-à-dire le fondement d’un langage commun. Le tour est presque joué, l’homme et l’institution sont du rendez-vous. On pourrait même prendre ces quatre L dans l’ordre de la Loi, du Lieu, de la Limite, et on a le métacadre où s’engage un langage, porté et inventé par l’angoisse de la rencontre. C’est ça qui se joue et se rejoue au long cours de l’espèce humaine, dans l’éducation, la relation, dans l’organisation de la vie, au cœur de la pédagogie : l’institution de l’humain. Il y va du sujet, mais aussi de l’individuation, qui passe par là.» p 77

En créant des lieux et des temps, dédiés à une activité précise, cadré par un objectif, on contribue à la formation du psychisme des individus qui vont fréquenter ces lieux. Voilà un savoir extrêmement puissant, bien qu’assez flou, dont chacun doit pouvoir tirer des conséquences – mais ça n’est pas mon intention ici.

On créé aussi des groupes au travers des institutions, comme dit Jacques Pain :

« l’institution est une fabrique de groupe, avérée ou clandestine ». p 77

Cette double dimension de l’institution (comme contribuant 1/ à la formation psychique des individus et 2/ à la création de groupe et de collectifs me semble une épure suffisamment bonne pour construire ensuite une intelligibilité de ce qu’est une institution d’un point de vue anthropologique, et au regard des enjeux présentés en introduction. L’objectif de ce texte n’est pas de réaliser cet objectif – peut-être de le (dis)cerner.

Je vais conclure en précisant que :

  • « il a été rappelé, mais sans doute pas assez fort, que ce qui soigne ce n’est pas l’institution mais l’institutionnalisation, c’est à dire le processus de création, mais aussi de destruction dès qu’apparaît un risque de pétrification ou d’hégémonie de telle ou telle institution. Il semble (alors) que la dés-institutionnalisation (des révolutionnaires) et l’institutionnalisation (des institutionnalistes) ne soient pas très éloignés en tant que processus politico-thérapeutique ». (source)

  • les institutions existent à de multiples échelles (Fernand Oury disait que « la simple règle qui permet à dix gosses d’utiliser le savon sans se quereller est déjà une institution »)
  • l’institution n’est pas l’organisation, ni les murs ;
  • elle se doit d’être en mouvement, d’être une « institution matrice d’institutions ».

Le trajet que j’ai opéré au travers de ce court texte reflète un intérêt que je porte aux liens existants entre les créations et expériences institutionnelles localisées, à une petite échelle (comme celle de mon lieu de travail, un institut médico-éducatif) et les créations et expériences institutionnelles à plus grande échelle comme celle par exemple d’une communauté politique.

En d’autres termes, le soubassement de mon désir d’écrire tout ceci est bien la dimension politique de toute expérience institutionnelle, et pour être plus précis encore : la grande valeur potentielle de la dimension politique de toute expérience institutionnelle.

Cette valeur peut se révéler un formidable gisement de participation politique à condition qu’il soit possible pour les individus et les collectifs d’avoir des outils intellectuels pour penser le mouvement de changement d’échelle. Comment s’y prendre ?

 

 

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