« Tissu institutionnel »

Dans mon travail au sein de l’IME, en équipe, on parle souvent de « tissu institutionnel ». Cette expression désigne selon moi l’ensemble des institutions et micro-institutions en mouvement qui constituent notre institution globale.

Hier soir je pensais aux élèves (je suis instituteur), plus précisément à certains d’entre eux, et à leur rapport avec le « tissu institutionnel » de la classe, qui est elle aussi, au sein de notre institution globale, une « institution matrice d’institutions ». On y trouve par exemple des temps dédiés à des situations précises (le conseil de la classe, le marché, « on s’installe, on s’organise », « travaux collectifs », « travaux personnels », « quartier libre », « bilan »). On y trouve des lieux dédiés (le « coin calme », coin tranquille baptisé ainsi par le conseil de la classe, le coin des ordis, les tables bleues, les tables rouges…). On y trouve aussi des institutions matérialisées comme la monnaie, qui circule. Des institutions « situationnelles », comme chanter avec la guitare pendant le travail collectif, la lecture du cahier du conseil pour celles et ceux qui ne peuvent pas encore y être présents et qui rejoignent la classe après, la disposition de l’escabeau devant l’aquarium pour regarder les poissons pendant le quartier libre, etc. Un tissu de situations, d’objets, de temps, de lieux, qui se mêle aux paroles échangées, aux enjeux de savoir qui fondent la classe, qui permettent parfois que des enfants se rencontrent et échangent entre eux – et quand ça arrive, je réalise à quel point il est rare qu’ils parviennent à vivre des situations où ils se parlent vraiment avec réciprocité, sans que ça parte en cacahuète.

Et je me disais donc hier soir que cette métaphore du tissu peut « se filer », si j’ose dire.

A ce stade d’ailleurs, il est intéressant de rappeler l’étymologie commune des mots « texte » et « tissu » (ces deux termes formant d’ailleurs le titre d’un excellent article de Roger Chartier dans Actes de la Recherche en Sciences Sociales en 2004).

Le tissu réchauffe, enveloppe, contient, accueille. Il est destiné dans la classe à des enfants qui subissent la froidure de l’isolement et de la souffrance psychique, des angoisses de l’éclatement, du morcellement, de la liquéfaction, parfois sans corps et sans enveloppe sentie et ressentie, parfois hors d’eux-mêmes, pas entendus, pas écoutés, pas accueillis.

Le tissu peut aussi donner trop chaud. Il peut gratter, gêner, alourdir, empêtrer. Il peut être trop serré, trop lâche, il peut être déchiré, recousu, reprisé, repoussé, plié, servir pour essuyer, nettoyer. Il peut être lavé, séché, brossé, entretenu (il vaut mieux qu’il le soit !). Il peut être divisé pour qu’il soit possible d’en emmener un petit bout dans sa poche, avec soi. Il peut être défait. Brûlé. Découpé. Enterré.

Il est finalement toujours à prendre, à secouer pour être dépoussiéré, à recoudre, à réparer, à prolonger, à tisser plus avant, avec d’autres motifs, d’autres couleurs, d’autres matières, d’autres mailles.

Le tissu institutionnel, c’est la condition pour l’émergence et le déploiement du sujet, tant chez les enfants que chez les adultes. C’est aussi la condition pour sortir de la toute-puissance de l’adulte (souvent insu, pas connue, pas reconnue, pas désirée – mais présente). Parce que le tissu est sur le métier du conseil de la classe, toutes les semaines. Dans le conseil, l’adulte a bien sûr une position dissymétrique, il est bien sûr le garant de l’intégrité psychique des élèves et du groupe, mais à l’exception des situations relevant de cette garantie qu’il porte il n’a pas de voix prééminente. Il ne décide pas seul, il prend part au vote comme les autres, et on tisse, détisse, remodèle, questionne notre tissu ensemble. La décision est collective, elle peut même se faire à l’encontre de l’opinion « du maître » – tant que la garantie ci-avant évoquée est tenue.

Et le « désir d’école » peut parfois poindre et s’enraciner dans le tissu… et on doit alors redoubler de vigilance collective (et individuelle) pour que le tissu draine ce qu’il faut de nourriture pour le désir de savoir – y compris du savoir de la rencontre, que certains disent qu’il est le seul à compter.

Le tissu institutionnel habille le désir de savoir qui est comme l’homme invisible, mais invisible à lui-même : pas habillé, on ne le voit pas, pas même celle ou celui qui en est porteur.

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