La notion de « handicap » : du hippisme aux humains

 

Nouvel extrait du travail de recherche effectué entre 2008 et 2010. Si certaines références manquantes vous chagrinent, contactez-moi : il est possible que je vous envoie le mémoire au complet.

Bonne lecture

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  • Le handicap et les personnes handicapées

La loi du 30 juin 1975 est la première loi à mentionner le terme handicap, en associant son traitement à une « obligation nationale ». Son émergence en France est évidemment plus ancienne que son utilisation dans un texte législatif. Il faut suite à son passage du monde de l’hippisme à un sens étendu aux humains, dans les pays anglo-saxons, en particulier les Etats-Unis, au début du 20ème siècle. Il désigne alors surtout les accidentés du travail, ceux qui ont du fait d’un accident hérité d’un handicap qui grève leur participation à la course commune, celle du travail. L’introduction du terme en France témoigne de ce prime usage : la loi du 23/11/57[1]  ne parle que des travailleurs handicapés.

Le soubassement anthropologique de cette notion prend racine dans la période de genèse du champ, ainsi que nous l’avons évoqué précédemment. (Confère 1.1.1). Il se caractérise par l’idée de retour à une normalité qui se trouve référée quasi exclusivement à l’occupation d’un emploi, en ce qui concerne les adultes, et à la capacité d’être scolarisé dans le milieu ordinaire, en ce qui concerne les enfants.  Cette idée de retour[2] après un détour par des mesures spécialisées censées permettre une égalisation des chances, se caractérise, au terme d’une période de latence de plusieurs décennies, par l’émergence d’une multiplication des termes qui l’implique (réinsertion, réadaptation, reclassement, rééducation, etc.), et par la consécration du terme handicap (Stiker, 1980, 1996).

« Pour une participation à part égale dans la compétition commune », note Henri Jacques Stiker, les chevaux des courses de handicap se voient confrontés à un triple mouvement : « extraction catégorielle », qui induit un classement ; puis pour chaque catégorie on prévoit « des formes et des techniques d’entraînement », c’est-à-dire une spécialisation très accentuée ; enfin, une « mise à l’épreuve » est organisée, c’est à dire un reclassement, une réinsertion. En ce qui concerne la notion de handicap, le passage de l’hippisme à la désignation de l’infirmité humaine se caractérise donc par un déplacement d’objet mais pas par un déplacement de sens, dont la structure reste la même. Il y a ainsi un « lien étroit entre le langage du handicap et la pensée dominante de notre société, l’idée de performance ».

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L’émergence de cette logique est favorisée par les luttes des accidentés du travail de la fin du 19ème siècle et du début du 20ème siècle, par celles des blessés de la guerre de 14-18 et également par les revendications des tuberculeux, qui, à partir des années 1930, survivent en grande majorité à la maladie. Leur point commun est la volonté commune de se trouver réintégrés dans le monde du travail, de retrouver le poste perdu ou de s’en voir attribuer un autre. L’école participe également au premier chef de l’émergence de la notion de handicap et de la logique qui la sous-tend, ainsi que l’écrit Henri Jacques Stiker :

« La normalisation[3] progressive de l’école, de ses stades et de ses niveaux (…), met en relief tous ceux qui pour une raison ou pour une autre ne s’adaptent pas à ses standards. Là encore, la préoccupation de réintégrer un jour ou l’autre, ou du moins de normaliser, va devenir grandissante ».

L’émergence du handicap va également permettre le passage d’une logique de prise en charge à une logique de prise en compte – et le glissement n’est pas que sémantique, puisque, au-delà du (et contre le) modèle médical, c’est progressivement un modèle social du handicap[4] qui va faire référence dans les législations et les dispositifs qui en découlent.

Il y ainsi, pour la France et relativement à la loi de 1975, deux enjeux dans l’émergence du terme handicap : le premier est d’ordre cognitif (redéfinition de l’inadaptation suite au rapport Bloch-Laîné) et le second d’ordre politique. (« par qui et comment va s’opérer la mise en œuvre de « l’obligation nationale » » ?)

La redéfinition de l’inadaptation témoigne à la fois d’une restriction et d’un élargissement de la notion : le handicap exclut les instables et caractériels devenus des délinquants[5] mais s’ouvre, au-delà du seul périmètre de l’enfance, aux adultes. La distribution des compétences propres à la mise en œuvre de l’ensemble du circuit de prise en charge, qui implique dépistage et repérage, soins, éducation ou rééducation spéciales, est explicite dans la loi, et présente « l’obligation nationale » comme étant assurée par des institutions selon un ordre « qui n’est pas indifférent », constate Henri Jacques Stiker : « Famille, Etat, collectivités locales, établissements publics, organismes de sécurité sociale, associations, groupements, organismes et entreprises publiques et privés. »

 La mention de ce double enjeu ne doit pas dissimuler le fait que d’une part, la loi ne propose pas de définition de la notion de handicap : les personnes qui sont concernées sont explicitées par les dispositions légales, mais le handicap reste imprécis en tant que concept. « Il y a un statut de handicapé, mais pas de définition précise », note Ebersold (1996). Handicap devient une catégorie administrative mais, au contraire de l’inadaptation, ne se trouve pas codifié. Pour autant, « le principe d’une entité englobante et aux frontières toujours incertaine est fidèlement reconduit ». (Tricard, 1981). Officiellement, cette absence de définition s’explique par le souci de « laisser la place à des évolutions ultérieures » ; dans la réalité, le choix opéré se porte sur une solution empirique, qui laisse la responsabilité aux commissions créées par la loi de définir qui est handicapé et qui ne l’est pas.

D’autre part, l’adoption de la notion de handicap a suscité beaucoup d’oppositions, en particulier celle d’une frange de la psychiatrie, et celle de l’ensemble des psychanalystes, qui l’ont critiqué au nom du rejet d’une conception de fixité de la déficience[6].

[1] Loi n°57-1223 du 23 novembre 1957 sur le reclassement des travailleurs handicapés.

[2] Pour Jacqueline Gateaux-Mennecier (1999), et contre par exemple Philippe Raynaud, qui a porté dans les années 80 l’idée du bien-fondé du « détour ségrégatif », le « détour » est et a trop été une caution pour une simple arrivée. Philippe RAYNAUD (1984), « L’éducation spécialisée », Encyclopaedia Universalis.

[3] Sur le terme de « normalisation » et le mouvement qui porte ce nom, confère 2.1.2.1.

[4] Sur le modèle social du handicap, confère 2.1.2.2.

[5] « C’est à dire », écrit Michel Chauvière en 2000, « précisément la catégorie à travers laquelle la mise en place de tout un secteur [celui de la Justice des mineurs, NDR] s’était réalisé pendant les années quarante ».

[6] Ainsi, après que la codification de l’inadaptation ait été établie sur la base de l’influence décisive de la science psychiatrique, c’est contre les évolutions de cette science que se construit le handicap, sous l’influence cette fois-ci des conceptions rationalisantes d’une partie de la classe politico administrative.

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