Se raconter : bon pied, bon œil.

Quand les tourbillons bouillonnent et les bouillons tourbillonnent j’ai la bouille tourmentée qui bout – sans portant, bien qu’à bout

et pourtant c’est important

de le jeter, quelque part, que ce soit crié, gravé dans l’air, même sans mémoire et sans traces et d’ailleurs, qui nous dit qu’il n’y en a pas ?

A bout de quoi ? D’une façon de se jeter dans les tours du bouillon, le tour-bouillon, alors même que, encore pas fini, on ne savait pas regarder les yeux – l’objet regard a surgi plus tard – là les regards Autres pèsent trop lourd sur une psyché avec un défaut d’origine, avec une mauvaise pièce d’usine, un sens en moins, puis revenu à demi.

Un jour, quand une monture est arrivée sur mes mirettes, au grand galop, sans crier gare – coup de sifflet : une fin, et le début d’autre chose.

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C’est la technique qui a fondée pour moi la possibilité de regarder, voir. D’une autre époque aurais-je été, la vue je n’aurai eu. Après la technique optique (poudre aux yeux), la technique chirurgicale (un compas dans l’œil) à permis d’éviter la perte irrémédiable, a dit le professeur. Diable ! Mauvais œil.

Autre fondation, bien sûr : le soin d’autres humains apporté au nourrisson que j’étais. Les yeux doux à la prunelle de ses yeux. Penses-tu : la flamme de l’allumette ne faisait naître devant ma bouille aucun réflexe, aucun mouvement. Conséquence pour la maman : tourbillon d’angoisse, celui-là n’y voit goutte, larmes à l’œil.

Six mois durant, après la sortie de la grotte, je n’avait rien demandé, j’étais sans doute pas trop mal, c’est pas l’époque des souvenirs, c’est celui de la structure qui va plus tard les supporter, mais je me suis retrouvé soudainement prothésé, protégé du destin de l’aveugle. A vue d’œil : soulagement.

coûte que coûte, pour les grands humains, il fallait que ce petit distingue, que j’y vois, voir, regarder, partager le regard.

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Je distingue alors, vaguement sans doute, je découvre des lieux qui m’accueillaient pourtant depuis ma sortie, mon arrivée, mais une demie-année après ! Que dire de cet « avant », qui fut premier ?! Quels effets ont pu avoir le surgissement vraisemblablement brutal d’un sens jusqu’ici en berne ? La question d’une vie. Yeux. Vue, vu ou pas vu, regardé, observé, mirer, admirer. J’ai très longtemps regardé ailleurs, c’est à dire là où la vue n’était pas nécessaire pour voir. Puis vraiment, cette-fois ci, regardé ailleurs, usé ma vision sur les pieds, les plantes, les cailloux, le trottoir. Souvenirs étranges de découvertes tardives : il y a des maisons au-dessus des magasins, dans le bourg ! ; il y a une attente Autre d’être regardé dans les yeux, pourquoi tu me regardes pas ?, tu ne regardes jamais les gens dans les yeux ? Œil, yeux, aïe eux. Œil pour œil…

Les tiges métalliques assorties de sable fondu travaillé en laboratoire ne sauraient tout résoudre : les prunelles ne sont pas alignées. L’est et l’ouest se confondent, à moins que ce ne soit le nord et le sud, il n’y a pas d’extrême à part au milieu, ça penche trop fort d’un bout – toujours par rapport à la façon dont les autres sont organisés, dans leurs orbites. Le regard Autre, sur cette anomalie, est lourd pour moi, ça pèse, il l’est tellement que je crois que, sans le décider vraiment, je décide quand même de faire la grève du regard partagé. Je me protège, il est 5 ans, ou 6 ans; l’âge où le regard Autre est assorti de moqueries (pour mes pairs minots) ou de circonspection mâtinée d’une vague et sirupeuse pitié (pour les autres parents) qui m’est, je me rappelle, insupportable.Pouvoir vivre en-deça des regards, le tien compris ? Le doigt dans l’œil.

Je me protège et je rejoins mes pieds, les cailloux, les plantes, mon corps, les sons, les voix, les mains, les gestes. Les livres, ensuite. Pas les mirettes, hors de ma vue, l’angoisse est trop forte. Avant, avant ce basculement, avant cette conscience, cette prise de con-science : un bonheur perdu, où vivre ma géographie personnelle était possible, où le poids des procuste du regard n’avait pas pénétré ma pauvre petite tête, où je n’avais pas transformé le regard Autre en auto-consigne de « retiens-toi, l’anormal, ton corps gêne, ton penchement irrite, garde ta marge, ligne rouge, tiens-toi à carreaux, ton destin : susciter la moquerie, la surprise ». Dépression enfantine ? En tout cas, pas les yeux en face des trous.

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Il est quel âge ? 9 ans, 10 ans ? « Tu ne regardes jamais les gens dans les yeux ? » : une pierre blanche dans mes souvenirs, à regarder mes pieds en écoutant les explications de l’infirmière du service des yeux au Ces Haches Eues. J’y allais plusieurs fois par an, c’était, en plus des achats d’août pour la rentrée scolaire, la sortie en ville, on quittait la campagne. Après ça, doucement, décision, dans la zone consciente cette fois : je regarderai les yeux Autres, maintenant. Ça sautait aux yeux.

Alors, un peu d’ouverture ? Je regarderai les Sachants, les Professeurs, au premier rang bien entendu. Au deuxième, je m’aperçois que je n’aperçois plus rien, ni yeux ni lettres ni mots, je suis dans la zone trop lointaine. A vue d’œil, Je découvre ma bulle, celle dans laquelle je peux mirer, admirer, observer, regarder, et le reste du monde mirable, l’ad-mirable, où le flou le dispute au pas clair, où je ne saurai dire si le regard-Autre est planté dans le mien, m’a t-elle fait un sourire ? y-a t-il eu un signe ? sentiment que tout échappe, incertitude, angoisse. Jamais senti de place, toujours dé-placé. Où, comment se mettre, comment placer son corps, le regard, comment recevoir celui des autres ?, je ne suis pas assez près, faire semblant ? Je dois tout penser, rien ne peut être naturel, spontané. Je vois les Autres d’un mauvais œil, menaçants, trop rarement accueillants. Quand ils le sont, je m’en souviens, je m’y accroche, je commence à avoir l’œil pour ces moments, pour ces humains là.

La chirurgie va jouer, cinq fois, à écarter, couper, reboutiquer, réassembler, et je ne sais quoi encore. Orthocculus : l’extrémité aérienne de mon squelette, grandi de biais, va se redresser, l’assiette et le centrement de mes bourgeons va se corriger, on ne verra plus, ou moins, le biais, le fourché, le penché, l’assymétrie, l’inhabituel équilibre qui me faisait enfant. La technique chirurgicale va changer ma géographie personnelle, pour la conformer aux regards des autres, socialement acceptable. Je ne loucherai plus, je ne serais plus « le bigleux », le « serpent à lunettes », « l’intello », et je le désire vraiment, la différence m’apparaît monstrueuse, repoussante, trop de souffrances, aucun intérêt, je veux re-sembler. Pourtant, à la fin, l’hôpital me sort par les yeux.

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Plus tard, plus un enfant, cet entre-deux moderne de la Dolescence. Mes cheveux sont très longs, ils m’aident, ils me cachent en partie. On les dit très-beaux, j’en prends très-soin, c’est un rideau, mon visage la scène, je le dérobe aux regards si je veux.

Je découvre la fumée, l’avalade vinée, des copains et des copines : ouvriers, fils d’immigrés, des qui comme moi vivent quelque chose du dé-placement. Plus tard, bien plus tard, je découvrirai ce concept : l’intersectionnalité. Être racisé. Être de la classe ouvrière, qu’on ne nomme plus (on dit « opérateurs », ou autre conneries qui effacent la conscience de classe), ou de la classe populaire, ou prolétaire, ou dangereuse. Être femme, à subir l’organisation patricarcale, sans s’en rendre compte souvent comme tous les dominés le vivent, avant la rencontre qui ouvre l’espace de la conscience  de soi au milieu de ses pair.es. Être handicapé.e, inadapté.e, ce qu’on veut dans le non-conforme, suivant les modes de nomination. Avec toutes les combinaisons possibles : on est dans tous les cas dominé.es. Oppressé.es. Aliéné.es. L’intersectionnalité : pas de hiérarchie des luttes, des luttes politiques, des luttes de nomination, de reconnaissance.

Un nouvel espace s’ouvre à moi, avec cet âge où ce qui compte, c’est d’être ensemble. On est ensemble, on se raconte, on se rencontre, on se racontre en fait. Des liens tissés à cet époque, je peux dire que ça fait 20 ans, tous-quasi sont encore vifs, palpitants, on s’aime, même si c’est avec plus de distance dans le temps, dans l’espace. « Loin des yeux loin du cœur » :  quelle connerie.

Aujourd’hui, il est 37 ans, du chemin a été fait, je marche toujours à l’aveuglette. J’ai vu plein de cailloux, de plantes, j’ai usé beaucoup de chaussures, j’ai toujours mon corps, ma bulle. J’ai rencontré des humains des humaines, j’ai appris que les manques existent partout, que le monde n’est pas réduit à ce que mes pauvres yeux peuvent voir, qu’il n’est pas non plus réduit à mes malheurs et à mes angoisses, que je peux vivre ainsi, manquant.

J’ai appris aussi que la précocité intellectuelle n’est rien d’autre qu’un lieu de refuge pour des enfants en mal de refuge, ça n’a rien d’un don des Dieux, comme on entend, même si c’est laïcisé. J’ai appris que sur un demi-mètre carré, on peut voir le monde, que tout est dans le tout – et réciproquement, comme disait Pierre Dac. J’ai appris des autres, je me suis nourri de ces rencontres, sans certaines, décisives, j’aurai été con plus encore qu’aujourd’hui. J’ai appris à aimer chercher, comprendre. Mais attention : à l’œil, tout ça. Tout ce qui se paie n’a guère de valeur, comme disait l’autre.

Mais de loin en loin, de temps en temps, aujourd’hui même ! resurgissent comme dans des cycles, une répétition : une fragilité qui ne sait, je le sens maintenant, qu’être recouverte temporairement par les mots, l’amour, les sons, le lien avec les autres, tout ce qui fait baume, hydratant – mais au moindre coup de grisou, ça brûle, je brûle, je m’enflamme, je replonge dans les anciens espaces angoisseux du loin, du dé-lien, de l’esseulement, du tourbillon des questions infinies autour de ce que ma façon de regarder ou de ne pas regarder ou de sembler regarder et sembler voir ou sembler avoir vu peut faire naître chez les autres comme conclusions ou questions sur moi.

Une forme de paranoïa, me semble t-il, puisque je fantasme les constructions Autres consécutives à mes défauts d’avoir vu, d’avoir répondu à propos ou non à un signe non-aperçu mais vaguement deviné – aurai-je dû répondre quelque chose, un sourire, un signe du visage ?, à une impassibilité déroutante après un sourire pas vu bien que regardé, etc. Infinies situations dues à un champ de vision trop fini, fini trop vite. Combien de points de vue ? de faux-semblants ? Qui tire à vue ? Regarder voir ? Illusions d’optiques ? Je rêve d’yeux dans le dos. Tourbillon.

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Les effets de ce manque sur ma psyché constituent une question tout aussi tourbillonnante pour moi. A lire ceci, par exemple :

« La force du regard est accentuée par la physionomie du visage stigmatisé par les traces d’un vécu sédimenté. Chacune de ses expressions trahit avec plus ou moins de transparence la vie intérieure, l’intentionnalité, le mouvement et l’action. Regards et visages jouent en effet de pair, comme capteurs et émetteurs d’émotions, mais aussi en tant que principe d’orientation et donc de projection. L’orientation du regard et la posture sont en effet des signes avant-coureurs du mouvement anticipé. Le sens de la vue exerce une place essentielle dans le fondement de toute relation intersubjective à la base de la vie sociétale, de même qu’un outil de prédilection dans les modes de la connaissance. » (Sauvageot A. (2003) L’épreuve des sens, de l’action sociale à la réalité virtuelle, Paris : PUF)

A suivre, parce que j’ai à dire, j’ai à écrire sur ce sujet, qui me dépasse tout autant qu’il me constitue. Il resurgira, parce qu’il n’a rien d’égotique, c’est une porte d’entrée sur le monde du manquant, c’est à dire notre monde partagé.
A voir, donc.

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2 réflexions sur “Se raconter : bon pied, bon œil.

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