Autisme #1

J’ai pris connaissance hier de cette proposition de loi du député Daniel Fasquelle.

Elle ne vise rien de moins qu’à (quelques exemples choisis) :

  • « [inviter] le Gouvernement français à réallouer en totalité les financements des prises en charge n’étant pas explicitement recommandées aux approches validées scientifiquement et ayant fait preuve de leur efficacité » – c’est à dire ne distribuer l’argent public qu’aux établissements qui appliquent à la lettre les approches dites comportementalistes ;
  • « [Inviter] le Gouvernement français à faire reconnaître sans aucune réserve et officiellement, par la Fédération française de psychiatrie, les recommandations de bonnes pratiques de la HAS et de l’ANESM afin qu’elle renonce officiellement au packing, à la psychanalyse et à toutes les approches maltraitantes ;
  • « [Inviter] le Gouvernement français à fermement condamner et interdire les pratiques psychanalytiques sous toutes leurs formes, dans la prise en charge de l’autisme car n’étant pas recommandées par la HAS. »

fasquelles

Mais qui est Daniel Fasquelle, celui qui donne son nom à cette proposition de loi, suivi par une petite centaine de noms d’autres élus « les républicains » ?

Élu LR lui aussi, il est député de la 4ème circonscription du Pas-De-Calais, celle du Touquet. Il est également président de la fédération LR de son département, vice-président de la commission des affaires économiques de l’Assemblée Nationale.

Je côtoie de près un homme aujourd’hui vieux (89 ans), paysan de gauche, syndicaliste et militant politique, qui utilise souvent les mêmes formules, fortes et percutantes. Ainsi de celle-ci, redite avec mes mots : « On peut diviser en deux groupes ceux qui prennent des responsabilités : il y a ceux qui les considèrent comme des charges, et c’est ce qu’elles sont, et ceux qui les prennent comme des places, il faut se méfier collectivement de ceux-là ».

Daniel Fasquelle a donc la place de vice-président de la commission des affaires économiques de l’Assemblée Nationale. Étant donné qu’il est aussi professeur des universités et docteur en Droit, qu’il a soutenu une thèse en droit privé en 1991 consacrée au droit communautaire de la concurrence, qu’il est doyen honoraire du département de droit de l’université du Littoral Côte d’Opale depuis 2010, qu’il aussi spécialiste du droit communautaire et de droit comparé, on est pas surpris ni étonné de la place qu’il occupe.

On ne l’est pas non plus quand on apprend qu’il a été nommé trésorier du parti LR par Nicolas Sarkozy en 2014, qu’il a été chargé par ce dernier la même année d’écrire une loi visant à annuler celle sur le mariage homosexuel, qu’il est opposé au non-cumul des mandats.

Mais on l’est un peu quand on apprend, ainsi que l’énonce sa notice Wikipédia (à laquelle lui ou ses proches ne doivent pas être étrangers) qu’il :

« s’est également illustré concernant la défense des personnes autistes. En 2010, il crée un groupe d’étude parlementaire sur l’autisme12 et obtient en 2012 le label Grande cause nationale, de François Fillon, Premier ministre13. Depuis 2012, il a déjà déposé deux propositions de loi14 afin que la France rattrape son retard. »

On peut en effet le voir fin 2015 sur cette vidéo de La Chaîne Parlementaire, titrée sobrement « Améliorer la prise en charge des enfants autistes ».

Il serait tout à fait intéressant de pouvoir lire une enquête, ou mieux, une recherche, sur ce lent mais sûr glissement vers une approche aux forts relents totalitaires qui voit une part importante d’élus nationaux, de hauts fonctionnaires, bref de la classe au pouvoir, s’assujettir au discours promu par les courants comportementalistes sur le sujet de l’autisme. Il est vraisemblable qu’on trouverait des classiques actions de lobbying, probablement renforcées par des proximités sociales voire des croisements de places et de fonctions renvoyant au conflit d’intérêt, à la corruption, etc. Mais il m’apparaît comme ue hypothèse très forte qu’on trouverait aussi des affinités puissantes entre l’idéologie dominante de la classe au pouvoir et celle portée par le monde tel qu’il est pensé par les théories comportementalistes.

Il me semble également d’ailleurs que, tout comme le champ du handicap sert de terrain de légitimation de la pensée et des pratiques transhumanistes, celui de l’autisme sert de manière tout à fait homologue à servir la construction du monde selon les théories comportementalistes.

Il n’est pas sans intérêt pour toute personne pour laquelle des mots comme domination (et dominants et dominé.es) , aliénation (et aliénants et aliéné.es), oppression (et oppresseurs et oppressé.es), émancipation (et émancipateur, émancipé.es) ont encore un sens, sont encore vivants, aident encore à penser, de travailler le lien entre ces mouvements puissants à essence totalitaire que sont transhumanisme et comportementalisme (et tant d’autres) avec ce qu’est le néolibéralisme tel que défini par Pierre Bourdieu (on peut en lire un condensé ici).

Si le discours de Fasquelle et des associations et autres mouvements internationaux et nationaux qui promeuvent l’hégémonie et le monopole des approches comportementalistes dans le « traitement de l’autisme » (sic) peut être nommé « discours fort » (au sens de Goffman dans « Asiles ») c’est que, comme le discours économique du néolibéralisme, il « n’est si fort et si difficile à combattre que parce qu’il a pour lui toutes les forces d’un monde de rapports de forces qu’il contribue à faire tel qu’il est » (Bourdieu, dans l’article visé plus haut).

asiles

Les éléments du discours de Fasquelle se réfèrent aux produits langagiers institutionnelles du lobbying intense des comportementalistes tels qu’ils apparaissent par exemple à la Haute Autorité de Santé (qui définit sa mission sur son site internet, un peu comme dans un monde halluciné dérivé de celui de Winston Smith, comme devant « contribuer à la régulation par la qualité et l’efficience »… tout un programme n’est-ce-pas ?) ou même au comité des droits de l’enfant de l’ONU.

Fort heureusement, les réactions des personnes qui vivent dans le réel, fait comme beaucoup l’ignorent d’infinies nuances qui invitent sans cesse à beaucoup chercher pour trouver bien peu de savoirs définitifs, s’enchaînent depuis quelques jours, et cela contribue  largement à pouvoir dire que rien n’est perdu.

Ainsi de cette lettre écrite par une mère d’enfant autiste, mais aussi de celle-ci, émanant du RAAHP (rassemblement pour une approche des autismes humanistes et plurielles), association parentale. Cette dernière lettre a le mérite d’agréger plusieurs liens vers d’autres réactions à cette proposition de loi, notamment des réactions de professionnels, je vous invite à aller les consulter.

Enfin, en ce 5 décembre 2016, une pétition initiée par l’École de la Cause Freudienne recueille déjà environ 12000 signatures.

Cette pétition doit être largement diffusée, à mon sens, car ironiquement (au regard de la vision de la psychanalyse que semble avoir les auteurs de la proposition de loi), il remet en perspective de manière argumentée et rationnelle plusieurs affirmations posées par le texte auquel Fasquelle donne son nom – sorte de condensé de la doxa comportementaliste.

Cette doxa opère, sur le modèle de tous les avatars du néolibéralisme dans tous les champs où le marché pur n’écrase pas encore tout, une forme de confiscation du référent « science » et de toute référence à la science et au scientifique, un coup de force pour s’arroger le monopole de la référence à la démarche scientifique.

On retrouve ainsi dans le texte de la proposition de loi les éléments suivants :

  • « réallouer en totalité les financements des prises en charge n’étant pas explicitement recommandées aux approches validées scientifiquement »
  • « actualiser d’urgence le contenu de toutes les formations des filières professionnelles et académiques intervenant auprès des personnes autistes afin de les mettre en conformité avec l’état de la science internationale »
  • « faire systématiquement engager la responsabilité pénale des professionnels de santé qui s’opposent aux avancées scientifiques »

Dans le texte de la pétition lancée par l’ECF, on trouve, au contraire de ces invocations hallucinantes référées à « une »science, à « la »science (tout comme il n’y aurait par exemple que « une » culture, « la » culture), un véritable service rendu à ce qu’est véritablement une démarche scientifique.

Je ne reproduis ici que ces deux paragraphes, et vous invite à aller signer et faire circuler cette pétition.

« Les députés signataires considèrent qu’il existe des « approches validées scientifiquement et ayant fait preuve de leur efficacité ». La HAS se montre beaucoup plus prudente. Des trois méthodes recommandées (ABA, Denver et TEACCH), elle estime que seules les deux premières atteignent « une présomption scientifique » d’efficacité (grade B), la troisième « un faible niveau de preuve » (grade C). Aucune des trois ne parvient au grade A, celui de la validation scientifique. Par ailleurs, le programme de Denver, recommandé par la HAS, se fonde pour une part sur les concepts psychanalytiques de M. Malher. À partir de quelle dose de psychanalyse une pratique devrait-elle être interdite ?

 Les députés signataires semblent méconnaitre que la Fédération Française de Psychiatrie, qu’ils mettent en cause, ne se prononce pas quant à la psychanalyse avec les autistes, en revanche elle reste attachée à liberté de choix des traitements. Que l’État vienne à rompre avec ce principe en prenant parti dans des débats scientifiques, n’a pas d’équivalent dans un régime démocratique, et ne peut que rappeler cruellement des dérives totalitaires. »

Pour conclure, je tiens à préciser qu’il ne s’agit nullement dans mon propos ici développé de faire la défense acharnée de « la » psychanalyse contre « le » comportementalisme – bien que je reconnaisse volontiers que sur ce dernier je n’ai par manque de temps introduit aucune nuance.

Il n’y a pas « une » psychanalyse, à adopter ou rejeter en bloc, et probablement pas (bien que mon savoir soit très limité sur ce sujet) « un » comportementalisme.

L’initiative parentale des « approches humanistes et plurielle » est en ce sens salutaire.

Enfin, je vous invite à consulter ce court article, référencé, qui explique l’origine du mot « autisme », et se positionne sur son usage.

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